Le Temps – La montagne, entre fascination et destruction – review of Alt.+1000 5th Edition

La montagne, entre fascination et destruction

SUPPLÉMENT CULTURE & SOCIÉTÉ
SAMEDI 31 AOÛT 2019 N° 1106


Organisé pour la première fois entre Le Locle et La Brévine, le festival Alt.+1000 s’intéresse aux traces laissées par l’homme

A l’extrémité ouest du lac des Taillères, un triptyque de Corey Arnold. Trois images prises dans l’archipel norvégien du Svalbard, lors d’un voyage à bord d’un navire polonais, par ce photographe américain qui est également pêcheur. Jaillissant littéralement de l’eau, les paysages minéraux des côtes scandinaves dialoguent magnifiquement avec l’ambiance paisible de la vallée de La Brévine. C’est là, à 1039 mètres d’altitude, que s’achève le beau parcours proposé par le festival de photographie Alt.+1000.

Ce parcours commence à un peu moins de 20 km de là, au Musée des beaux-arts du Locle (MBAL), dont la façade est recouverte d’un tirage géant d’une œuvre de Yuji Hamada – qui recrée en studio, sur fond de ciel japonais, les Alpes suisses – proposé en collaboration avec le Festival Images Vevey, spécialiste des interventions spectaculaires dans l’espace urbain. Car dorénavant, les deux manifestations auront lieu en alternance, afin que le mois de septembre devienne en Suisse romande celui de la photo, comme l’explique Nathalie Herschdorfer, directrice du MBAL et codirectrice – aux côtés de la journaliste Caroline Stevan – d’Alt.+1000.

La trace de l’homme

Cette 5e édition du festival dévolu à la photo de montagne est aussi une première. C’est du côté de Rossinière, dans le Pays-d’Enhaut, qu’est née la manifestation en 2008 à l’initiative d’habitants du village célèbre dans les milieux artistiques pour le Grand Chalet de Balthus. Après quatre éditions montées en terres vaudoises jusqu’en 2015, dont deux dirigées par Nathalie Herschdorfer, voici donc que le festival renaît dans les Montagnes neuchâteloises, avec comme thème central la trace de l’homme, et un découpage en cinq chapitres: traverser, occuper, déplacer, observer et réchauffer les montagnes.

Comme le note Caroline Stevan, le développement de l’alpinisme accompagne historiquement l’essor de la photographie. Et tandis que l’homme commence à documenter son environnement avec une envie de vérité objective, il laisse dans le même temps des traces visibles sur ces montagnes qui le fascinent. La nature sauvage, peu à peu, va porter des stigmates: croix, cabanes, routes, cols, alpages, cultures, aménagements sportifs, autant de traces sur lesquelles certains photographes vont travailler, tandis que d’autres auront à cœur de perpétuer l’image idyllique d’une montagne mystérieuse et sauvage.

Des Alpes à Mars

A mi-chemin entre le MBAL et le lac des Taillères, la ferme du Grand-Cachot-de-Vent, à La Chaux-du-Milieu, montre dans ses petits espaces chargés d’histoire (la bâtisse, où l’on cachait le grain, date du tout début du XVIe siècle) le travail d’une quinzaine d’artistes. Sur trois parois d’une pièce exiguë, telles trois fenêtres qui donnent l’impression de pénétrer dans une cabane de haute montagne, Renate Aller propose trois tirages XL de sa série Mountain Interval. Les montagnes qu’elle offre à admirer ont à la fois quelque chose de familier et d’irréel. La qualité des tirages en sublime les contours, en révèle les moindres anfractuosités.

RENATE ALLER Mountain Interval | Plate 7 #3, Swiss Alps, Nepal, Himalaya Region

Présente au Grand-Cachot pour superviser l’accrochage, l’Américaine explique qu’elle a photographié une trentaine de chaînes de montagnes sur les six continents. Comme pour mieux souligner la manière dont chacun percevra différemment un paysage, y projettera sa propre sensibilité, elle réalise chaque image en superposant deux photographies. Les trois pièces présentées à La Chaux-du-Milieu ont été réalisées en fusionnant des clichés réalisés en Suisse et au Népal.

Dans la même pièce, dans une petite alcôve en contrebas, un écran projette un montage réalisé par Xavier Barral à partir d’instantanés pris par une sonde de la NASA à 300 km de Mars. Les reliefs de la planète rouge sont vierges de toute trace humaine, comme une terra incognita qui ne demande qu’à être explorée. Cette proposition s’accompagne d’une pièce musicale évoquant le sifflement du vent dans les cirques montagneux. Renate Aller est ravie de voir son travail entrer en résonance avec celui du Français.

Voyageurs et migrants

Belle mais glaciale résonance aussi entre une série du Neuchâtelois Guillaume Perret consacrée aux Passagers du Lötschberg, à ces automobilistes et motards qui traversent le tunnel en plaçant leur véhicule sur un train, et une autre du Français Bruno Fert, réalisée pour Le Monde sur les traces des migrants traversant en hiver, au péril de leur vie, le col de Briançon. A l’étage, le Grand-Cachot exhume un travail historique de Monique Jacot, Neuchâteloise elle aussi, consacré aux paysannes suisses, de même qu’un reportage, en grande partie inédit, réalisé à La Brévine – sur commande de L’illustré – au cours de l’hiver 1981.

La montagne a été occupée, traversée, déplacée, observée. Mais c’est au final la section «réchauffer» qui forcément s’inscrit au mieux dans l’actualité, celle de l’urgence climatique. Au bord du lac des Taillères, le projet Warning Signs, qui voit des artistes travailler de concert avec des scientifiques, a pour but de montrer les traces évidentes du réchauffement, à travers notamment la fonte des glaciers. Là, au milieu de la verte vallée de La Brévine, qui semble comme coupée du monde, préservée, jaillit la nécessité d’agir maintenant, tout de suite. Alt.+1000 est un festival d’art, mais on ne le sait que trop bien, l’art n’est jamais aussi fort que lorsqu’il se fait politique.

5e Festival Alt. + 1000, Le Locle, La Chaux-du-Milieu, La Brévine, du 1er (vernissage) au 22 septembre.


Magnum au sommet

Alex Webb, «Japanese Tourists», Valle de la Luna, Bolivie, 1998. (ALEX WEBB/MAGNUM PHOTOS)

Tout en servant de point de départ au festival Alt.+1000 avec une image monumentale de Yuji Hamada et un triptyque de Corinne Vionnet montrant l’ombre du Cervin telle que captée par des webcams, le Musée des beaux-arts du Locle (MBAL) accueille deux expositions photographiques en lien avec la montagne.

Une salle est consacrée à un travail réalisé par Henrik Spohler lors d’une résidence proposée par l’institution neuchâteloise en collaboration avec le Parc naturel du Doubs. Alors qu’il s’attendait à trouver une nature préservée et immaculée, perpétuant l’image d’Epinal des régions protégées, le photographe allemand a été surpris de découvrir de nombreux espaces urbains et construits. C’est dès lors ceux-ci qu’il a documentés, comme pour insister sur le fantasme qu’a toujours eu l’homme de dominer son environnement, de le façonner à sa guise.

En parallèle, le MBAL révèle avec Magnum Photos – Montagnesun aspect méconnu de l’agence fondée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Directrice du musée, Nathalie Herschdorfer s’est immergée dans les archives de Magnum pour en extraire des photographies en lien avec la montagne. L’occasion d’admirer des clichés iconiques du Zurichois Werner Bischof (1916-1954), mais aussi de découvrir des images moins connues, en couleur, prises au Machu Picchu peu avant sa disparition accidentelle dans les montagnes péruviennes, quelques jours seulement avant la mort de Robert Capa (1913-1954) en Indochine. Du photographe hongrois avant tout connu pour ses reportages de guerre, on peut voir une belle photographie carrée d’une skieuse prenant le soleil avec en arrière-fond la silhouette triangulaire du Cervin. L’image semble extraite d’une revue de mode sur papier glacé. A l’opposé, lorsqu’il s’attaque au mythique sommet, Martin Parr se concentre sur les hordes de touristes qui veulent l’apercevoir, soulignant là, à travers son fameux regard décalé, la «disneyification» des Alpes.


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